Dans nos environnements professionnels actuels, la performance, la productivité et la disponibilité permanente sont souvent valorisées. Il n’est pas toujours facile d’identifier où s’arrête l’engagement et où commence l’excès. Pour certains salariés, cette frontière floue peut conduire à un surinvestissement chronique, parfois qualifié de workaholisme, et favoriser l’usage de substances psychoactives dans une tentative de tenir, performer, ou se détendre après l’effort.

Surinvestissement professionnel et contextes à risque

Un investissement renforcé peut survenir ponctuellement : promotion, reconversion, création d’entreprise ou prise de poste par exemple. Dans ces situations, l’intensité du travail relève souvent d’une phase d’adaptation normale.

En revanche, lorsqu’il devient chronique, le surinvestissement professionnel peut évoluer vers une dynamique d’addiction comportementale. Le travail peut alors cesser d’être un choix motivé pour devenir une compulsion. Cela ne se définit pas uniquement par le temps consacré à l’activité professionnelle, mais aussi par un besoin internalisé de performance constante, au détriment de la santé physique, mentale et sociale. Le risque de workaholisme est alors bien présent. Le workaholisme renvoie à une relation excessive et compulsive au travail, caractérisée par un besoin persistant de s’investir dans l’activité professionnelle, souvent au détriment du repos, du bien-être et de la vie personnelle.

Dans ces contextes, l’alcool, le tabac, la cocaïne, le cannabis, les boissons énergisantes, un usage détourné de médicaments ou d’autres substances peuvent être utilisés comme stratégies temporaires pour « tenir », décompresser ou encore maintenir un niveau de performance perçu comme attendu.

Si ces usages procurent un soulagement momentané, ils renforcent souvent un cercle vicieux associant pression, fatigue et consommation. À moyen et long terme, ils exposent à des risques significatifs pour la santé.

Certaines conditions professionnelles favorisent cette dynamique :

  • Pression de rentabilité

  • Responsabilités élevées

  • Horaires variables ou heures supplémentaires

  • Climat compétitif

  • Surcharge et rythme intense

  • Tensions dans l’atmosphère d’équipe

Des facteurs individuels peuvent également s’y ajouter :

  • Certaines caractéristiques de personnalité

  • Troubles ou pathologies préexistantes

  • Période de vie personnelle difficile ou stressante

  • Expériences marquantes vécues par le passé

La consommation d’alcool ou de drogues détectée chez les salariés en France est passée de 2,55 % à 5,29 % des tests positifs entre 2017 et 2024. En calculant les consommations moyennes en milieu professionnel entre les périodes de 2017 à 2021 et de 2022 à 2025, il est observé que les consommations d’alcool ont augmenté de 43% et celles de stupéfiants de 52%.

Une étude du cabinet GAE CONSEIL réalisée en 2022 souligne qu’en télétravail, une hausse notable de la consommation d’alcool (66 %) et de tabac (75 %) a été observée. Parallèlement, 61 % des télétravailleurs présenteraient un surinvestissement professionnel accru, contredisant certaines idées reçues selon lesquelles travailler à domicile réduirait l’implication au travail.

Burnout, usure psychologique et risque de consommation

Le lien entre surinvestissement professionnel et consommation de substances semble souligner un risque bien présent : l’épuisement professionnel, plus communément appelé burnout.

Le burnout est un état d’usure profonde lié à un stress professionnel chronique. Il ne s’agit pas simplement d’être fatigué après une période chargée. Il se caractérise généralement par trois dimensions :

  • Un épuisement émotionnel et physique intense, avec un sentiment de ne plus avoir d’énergie.

  • Une distanciation marquante et brutale vis-à-vis du travail, comme une perte de sens ou d’engagement

  • Une diminution du sentiment d’efficacité, avec l’impression de ne plus être compétent ou performant.

Une implication professionnelle excessive peut entraîner pression, perfectionnisme et difficulté à se détacher du travail. Ce fonctionnement, lorsqu’il se prolonge, favorise l’installation d’un épuisement psychologique.

Une étude a mis en évidence qu’un état de burnout peut jouer un rôle d’intermédiaire entre le workaholisme et la consommation d’alcool ou de tabac. Autrement dit, ce ne sont pas nécessairement les heures travaillées en elles-mêmes qui conduisent aux consommations, mais plutôt la détresse psychologique et physique associée à ce surengagement.

Face à un épuisement intense, certaines personnes peuvent chercher un soulagement rapide pour :

  • « Relâcher la pression » en fin de journée ;

  • Calmer l’anxiété ou les ruminations mentales ;

  • Retrouver artificiellement de l’énergie ;

  • Créer une coupure psychologique.

Dans ce contexte, l’usage de substances peut apparaître comme une stratégie d’adaptation. Mais cette tentative de régulation peut engendrer une augmentation de la fatigue, perturber le sommeil, fragiliser la santé mentale et installer un cercle vicieux : plus l’épuisement augmente, plus le recours aux substances s’intensifie et la consommation est alors utilisée pour faire face aux conséquences qu’elle contribue elle-même à aggraver.

Conséquences sur la santé et la performance réelle

Si certaines consommations peuvent être perçues comme aidantes à court terme, pour réduire le stress, prolonger l’éveil ou « décompresser », leurs effets comportent des risques pouvant altérer :

  • La vigilance et la concentration

  • La prise de décision

  • L’efficacité

  • La sécurité et la qualité du travail

Au-delà du cadre professionnel, les conséquences peuvent également s’étendre à la vie privée :

  • Tensions relationnelles, irritabilité

  • Déséquilibre vie professionnelle / vie personnelle, moins impliqué auprès de ses proches

  • Altération de la santé, fatigue, anxiété, mélancolie

  • Perte du lien social, isolement progressif

Savoir poser ses limites : prévenir l’excès professionnel

Il est important de souligner que la frontière entre engagement et excès professionnel n’est pas une ligne nette, mais plutôt un continuum. Chaque individu a des limites différentes, modulées par son contexte personnel, son environnement de travail et les ressources dont il dispose. Identifier ces frontières suppose d’être attentif aux signaux faibles : fatigue persistante, perte de plaisir, isolement social, consommation de substances, afin de prévenir l’escalade vers le surinvestissement chronique et ses conséquences sur la santé physique, mentale et sociale.

Apprendre à reconnaître ses limites constitue un acte de prévention essentiel pour protéger sa santé, sa vie privée et sa performance réelle. Dans ce cadre, il est possible d’être accompagné, par exemple via le dialogue avec son manager, les ressources humaines ou un service de prévention en santé au travail. En cas de doutes, il est également possible de questionner votre médecin traitant ou de solliciter une aide psychologique. C’est ainsi que l’on peut maintenir un engagement professionnel sain et efficace.

Il convient également de rappeler que les représentations sociales des conduites addictives influencent fortement leur repérage et l’accès aux soins. Les consommations de substances (alcool, drogues) sont souvent identifiées plus rapidement comme problématiques, car elles sont associées à des représentations sociales négatives et à des risques clairement reconnus. À l’inverse, certains comportements sans produit, comme le surinvestissement dans le travail, l’hyperconnexion ou parfois le sport, peuvent être banalisés, voire valorisés socialement. Cette valorisation maladroite peut retarder la prise de conscience des difficultés et rendre plus complexe l’identification d’une situation de souffrance.

À l’opposé, d’autres conduites comportementales, comme l’addiction à la pornographie, sont fortement stigmatisées, ce qui peut également constituer un frein à la parole et à la demande d’aide. Ces différences de perception rappellent l’importance d’adopter une approche nuancée des conduites addictives, centrée sur leurs impacts sur la santé, la vie sociale et professionnelle, plutôt que sur leur seule acceptabilité sociale.

Importance de la prévention

La frontière entre engagement professionnel et excès n’est ni fixe ni universelle. Elle dépend des individus, de leur environnement et de la culture organisationnelle. Il apparait essentiel de considérer ces conduites comme des signaux de souffrance ou de déséquilibre.

Dans cette perspective, la formation des managers constitue un levier essentiel. En tant qu’acteurs de proximité, ils sont souvent les premiers à pouvoir repérer des signaux faibles et orienter un salarié en difficulté. Les sensibiliser aux enjeux des conduites addictives, aux attitudes à adopter et aux dispositifs d’accompagnement existants permet de favoriser une approche préventive, bienveillante et adaptée aux situations rencontrées.

La prévention des addictions en milieu professionnel est aujourd’hui reconnue comme une composante à part entière de la prévention des risques professionnels.

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