Parler d’addictions au travail revient souvent à évoquer l’alcool, le tabac, le cannabis ou certains médicaments. Pourtant, au-delà des produits, les usages s’inscrivent dans un ensemble de normes et de représentations sociales. Certaines attentes associées au rôle masculin, par exemple, peuvent encourager la prise de risque, la minimisation des difficultés ou l’idée qu’il faut « tenir » sans se plaindre et rester performant quoi qu’il arrive. Ces représentations influencent aussi les comportements professionnels, en particulier dans les environnements où la disponibilité, l’endurance et la performance sont fortement valorisées.
Comprendre ces mécanismes permet d’affiner la prévention, d’agir sur la culture de travail et de renforcer la santé et la sécurité des collectifs.
Les travaux de recherche mettent en évidence que les représentations sociales liées au genre masculin peuvent être associées à des consommations plus importantes et à des effets négatifs plus fréquents, en particulier dans des contextes où l’ivresse, la performance ou la prise de risque sont valorisées. Ces tendances apparaissent notamment chez les jeunes adultes ou dans des environnements professionnels marqués par la compétition.
Représentations sociales et consommation : un apprentissage progressif
« Boire sans flancher » demeure, dans certains milieux, un repère social important. La littérature souligne l’existence de représentations différenciées selon le genre dans la manière d’aborder la consommation d’alcool. Ces codes influencent les pratiques, les lieux de consommation, les rythmes, ainsi que la manière dont ces moments sont racontés. Ils peuvent également renforcer la pression des pairs. Les épisodes d’ivresse collective peuvent ainsi jouer un rôle dans la cohésion ou la reconnaissance au sein du groupe.
À l’entrée dans la vie professionnelle, ces habitudes ne disparaissent pas toujours ; elles se réorganisent autour des moments de convivialité d’équipe — pots, afterworks, repas. Lorsque l’alcool y occupe une place centrale, l’invitation peut être perçue comme une participation attendue, rendant le refus plus difficile. Les travaux scientifiques indiquent que certaines représentations sociales liées au genre sont associées à une probabilité plus élevée d’épisodes d’ivresse ou d’effets indésirables liés à l’alcool.
Socialisation, usages et contexte professionnel
Le monde professionnel ajoute une dimension supplémentaire. Certaines représentations sociales individuelles peuvent amener à des consommations dites « fonctionnelles ». On boit pour se détendre après une forte pression, on fume pour tenir dans la durée, on prend un stimulant pour finir une nuit de travail ou un antidouleur pour poursuivre malgré les douleurs. Ainsi, le fait de ne pas montrer la fatigue ou l’inconfort peut être perçu comme une manière de rester « à la hauteur ».
La littérature en santé-sécurité souligne que ces représentations et ces normes sont associées à des comportements plus risqués, à un risque accru d’accidents du travail et à un moindre signalement des difficultés rencontrées.
Les données françaises rappellent l’importance de l’enjeu : une alcoolisation ponctuelle importante (API, ou binge drinking) hebdomadaire augmente le risque d’accident du travail, lequel est par ailleurs multiplié par deux chez les hommes qui consomment au moins quatre verres par jour.
Des différences observées selon les secteurs et les organisations
Selon les secteurs, les usages et les représentations qui les entourent diffèrent. Ce n’est pas uniquement une question de culture professionnelle : les contraintes de travail jouent également un rôle important, par exemple :
Ces contextes peuvent rendre plus difficile la prise de recul ou la demande d’aide et favoriser la normalisation de certaines pratiques. La prévention doit donc agir simultanément sur deux leviers : les représentations sociales qui influencent les comportements et l’organisation du travail qui façonne les contraintes quotidiennes.
Des différences d’usage qui ouvrent des pistes d’action
Les études de population montrent des différences d’usage entre femmes et hommes.
Les travaux de l’ANACT rappellent qu’une approche sexuée des risques professionnels est essentielle pour comprendre pourquoi femmes et les hommes ne sont pas exposés de la même manière, ni aux mêmes risques, au sein d’une même organisation. Cela implique de prendre en compte la dimension de genre dans l’analyse des conditions de travail, des parcours, des risques et des comportements.
Cette grille de lecture éclaire également les conduites addictives : elle permet de repérer ce qui dans l’organisation ou la culture professionnelle encourage ou freine certains usages, et d’adapter plus finement les actions de prévention.
Prévention : agir à la fois sur le collectif et sur les conditions de travail
Agir sur les représentations sociales, c’est faire évoluer la culture professionnelle. Cela passe par des messages qui ouvrent d’autres formes de reconnaissance : prendre soin de son équipe, demander de l’aide tôt, signaler une douleur ou refuser un verre sans se sentir mis à l’écart. Les campagnes de prévention efficaces s’appuient sur des modèles variés, en reliant la santé individuelle à la responsabilité collective et à la fierté du métier.
La prévention doit aussi parler du travail réel. Réduire la fatigue, ajuster les horaires, proposer des événements sans alcool, former les managers de proximité. L’INRS rappelle des leviers simples : intégrer les conduites addictives dans l’évaluation des risques, outiller le règlement intérieur, prévoir une procédure de gestion d’un salarié inapte temporairement, orienter vers les ressources.
Enfin, l’accompagnement clinique et l’orientation jouent un rôle essentiel, le site d’Addict’Aide propose ces ressources d’aide. Un repérage précoce contribue à limiter les accidents et à prévenir le développement d’une addiction.
Et concrètement, pour une entreprise ?
Une première étape consiste à reconnaître les codes et les pratiques existantes. Cela peut passer par la cartographie des situations où la pression du groupe s’exprime : pots, fins de chantier, astreintes, retours de nuit, etc. Ouvrir un dialogue avec les équipes permet également d’identifier ce qui favorise réellement la récupération et ce qui peut créer des situations à risque. Les moments de convivialité peuvent ensuite être repensés pour être plus inclusifs : davantage d’options sans alcool, des activités alternatives, et des messages clairs sur les enjeux de sécurité.
Former les managers à aborder le sujet sans stigmatiser et communiquer des repères simples sur les seuils de risque sont autant de leviers utiles.
GAE Conseil accompagne ces démarches : conseil et accompagnement dans la mise en œuvre de politiques de prévention, ateliers de sensibilisation, formation des managers. L’objectif est d’aider les organisations à renforcer leurs pratiques de prévention et à installer des repères partagés au sein des collectifs de travail.
Conclusion
Les conduites addictives s’inscrivent dans un ensemble de facteurs individuels, organisationnels et sociaux. Parmi eux, certaines représentations liées au rôle masculin — comme la valorisation de l’endurance ou la minimisation des signaux d’alerte — peuvent influencer les usages. Le travail peut parfois renforcer ces mécanismes, en fonction de la culture d’entreprise et des pratiques collectives.
Pour autant, ces dynamiques ne sont pas figées. En agissant sur les représentations sociales qui traversent les équipes, en adaptant l’organisation du travail et en libérant la parole, les entreprises peuvent contribuer à réduire les usages à risque.
Mieux comprendre le rôle des représentations sociales chez les hommes, mais aussi chez les femmes, permet d’affiner les actions de prévention et de construire des environnements de travail où chacun peut évoluer dans des conditions plus protectrices.



