Anorexie, boulimie, hyperphagie… Derrière ces troubles bien connus du grand public se cache une réalité encore largement ignorée dans le monde professionnel. Pourtant, les troubles des comportements alimentaires (TCA) n’épargnent aucun secteur d’activité, aucune fonction, aucun statut. Et dans un environnement où la performance, le contrôle et l’image jouent un rôle central, ils peuvent même trouver un terrain particulièrement propice à leur développement ou à leur maintien. Pourquoi restent-ils si peu visibles dans la sphère professionnelle ? Quels sont leurs impacts concrets sur les salariés et les collectifs ? Et surtout, comment prévenir et accompagner les personnes concernées sans stigmatiser ?

Comprendre les TCA : formes, mécanismes et chiffres clés

Les troubles des conduites alimentaires désignent des perturbations persistantes dans les habitudes alimentaires, associées à une souffrance psychique et des répercussions sur la santé physique, mentale et sociale. Les trois formes les plus connues sont :

  • L’anorexie : restriction alimentaire volontaire entraînant une perte de poids importante, souvent motivée par une peur intense de grossir ou un besoin de contrôle exacerbé.

  • La boulimie : épisodes récurrents d’ingestion rapide de grandes quantités d’aliments, suivis de comportements compensatoires (vomissements, jeûnes, sport excessif…), souvent dissimulés dans le cadre professionnel.

  • L’hyperphagie boulimique : crises de boulimie sans comportements compensatoires, avec un sentiment de perte de contrôle et de honte, souvent vécues en silence par les salariés.

Ces troubles touchent environ 600 000 personnes en France, selon la Haute Autorité de Santé (HAS), mais ce chiffre est très probablement sous-estimé en raison de la honte, du secret et du manque de diagnostic. Une étude de Santé publique France estime que 10 % des femmes entre 15 et 35 ans sont concernées à un moment de leur vie. Et contrairement aux idées reçues, les hommes, les personnes âgées, et les adultes actifs ne sont pas épargnés.

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TCA et performance professionnelle : des impacts sous-estimés

Dans l’environnement de travail, ces troubles peuvent avoir de lourdes conséquences, même s’ils passent inaperçus. Sur le plan individuel, ils affectent :

  • La concentration et la mémoire : la sous-nutrition et les fluctuations glycémiques perturbent les fonctions cognitives. Les personnes concernées peuvent avoir du mal à suivre une réunion, retenir des informations ou rester focalisées sur une tâche.

  • L’énergie physique : les carences nutritionnelles, la privation de sommeil liée à l’anxiété ou les efforts pour compenser les excès peuvent provoquer une fatigue chronique et une baisse générale de la vitalité, affectant directement la productivité.

  • L’équilibre émotionnel : ces troubles sont souvent associés à une forte charge psychique. Irritabilité, hypersensibilité, variations d’humeur ou repli peuvent altérer les relations avec les collègues et compliquer la gestion du stress.

  • L’absentéisme ou le présentéisme : certaines personnes s’absentent fréquemment à cause des conséquences physiques ou psychiques, tandis que d’autres viennent travailler malgré leur mal-être, au détriment de leur efficacité et de leur santé.

Ils peuvent aussi détériorer la dynamique collective : relations distendues, évitement des repas d’équipe ou séminaires, et un climat de travail fragilisé. Dans les cas les plus graves, ils entraînent parfois des arrêts maladie répétés, voire des ruptures de contrat.

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Pourquoi les entreprises en parlent si peu ?

Plusieurs facteurs expliquent le silence autour de ces problématiques :

  • Un manque de formation des équipes encadrantes, qui ne savent pas les reconnaître ni comment réagir

  • Une crainte de stigmatiser ou d’être intrusif dans la sphère privée

  • Une pression à l’efficacité, qui valorise le dépassement de soi, la maîtrise de son corps, le contrôle

  • Des préjugés persistants : les TCA seraient « des problèmes d’ados », « liés à la mode » ou « hors sujet dans le monde du travail »

Ce tabou est d’autant plus nuisible qu’il isole les salarié·es concerné·es, qui redoublent d’efforts pour masquer leurs difficultés — au détriment de leur bien-être.

Repérer sans stigmatiser : rôle des RH, managers, collègues

Il ne s’agit pas de diagnostiquer, mais d’être attentif. Certains signes peuvent alerter :

  • Changements d’apparence physique ou perte de poids rapide

  • Comportements alimentaires inhabituels (refus systématique de manger en groupe, obsession pour certains aliments…)

  • Retrait social, irritabilité, fatigue excessive

  • Présence fréquente dans les toilettes après les repas

Le rôle du management est essentiel : instaurer une culture de bienveillance et de confiance, où il est possible d’évoquer ses fragilités sans crainte. Les RH peuvent, en parallèle, proposer des entretiens de soutien, orienter vers la médecine du travail, ou faciliter un accompagnement spécialisé.

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Prévenir et accompagner : bonnes pratiques en entreprise

Voici quelques pistes concrètes pour agir :

  • Former les managers à la santé psychique, notamment aux signaux faibles et à l’écoute active

  • Sensibiliser via des campagnes internes, des témoignages ou des webinaires sur les vulnérabilités invisibles

  • Créer un environnement de travail inclusif : éviter les commentaires sur le corps ou l’alimentation, proposer des repas variés et respectueux des régimes particuliers

  • Mettre en lien avec des spécialistes des TCA, internes ou partenaires

  • Aménager ponctuellement les conditions de travail : télétravail partiel, horaires flexibles, pauses renforcées, etc.

Certaines grandes entreprises intègrent déjà ces enjeux dans leurs politiques QVCT (Qualité de Vie et Conditions de Travail), mais ces initiatives restent encore isolées.

Vers une culture d’entreprise plus attentive à la santé mentale

Les troubles des conduites alimentaires au travail restent un angle mort des politiques de prévention. Pourtant, les employeurs ont tout à y gagner : un salarié soutenu est un salarié plus serein, plus engagé, et moins vulnérable aux ruptures de parcours.

En brisant le silence, en s’équipant pour mieux repérer et accompagner, les organisations participent à une culture du soin, respectueuse des singularités de chacun et de chacune.